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1. Votre parcours est pour le moins atypique : de l’industrie cosmétique à l’agroécologie, en passant par la voile et la préservation des milieux naturels. Quel est le fil conducteur qui relie toutes ces expériences ?
Avant tout, mon fil conducteur, c'est l'amour de la vie, l'émerveillement face au vivant, le fil rouge étant de prendre soin : soin de tous et tout être, dont le soin de soi.
2. Vous avez travaillé pendant près de 30 ans dans l’industrie cosmétique, notamment dans la formulation et l’analyse sensorielle. Qu’est-ce que cette expérience scientifique vous apporte aujourd’hui dans votre manière d’observer et de comprendre le vivant ?
Tout d’abord, la formulation, ou l’art des mélanges, m’a appris qu’il existe souvent un optimum pour un produit stable et efficace, comme c’est le cas avec un savon ou un shampooing. En agronomie, de nombreuses formulations sont produites par des industriels avec des additifs nocifs pour la santé. Appliquant le minimum de traitement au jardin, je bannis les formulations du commerce. La formulation clé au jardin est celle du sol, parmi tous ses composants, il est possible d’agir sur certains, et moins sur d’autres, cela dépend de l’échelle de temps. Alors autant se concentrer sur l'optimisation de cette “formulation” naturelle afin qu’elle gagne en fertilité.
Maintenant parlons analyse sensorielle : l' «observation» du Vivant et du fonctionnement de la nature est un ressenti qui met en éveil tous nos sens, depuis une symphonie d'oiseaux à écouter, une feuille veloutée de sauge à toucher, un parfum de rose à sentir, remémorant les jardins de mes grands-parents, la vision de la couleur “végétale” qui apporte tant de bien-être, enfin la saveur des reines-claude gorgées de soleil… Expérimenter, intégrer toutes ces informations en son for intérieur, au fil des saisons, année après année, les synthétiser et trouver la satisfaction de voir s'épanouir un jardin avec un minimum d'actions, quelle richesse ! Une autre façon de se nourrir…
La scientifique que je suis conclut toujours en toute humilité : on ne sait que très peu de choses sur ce qui se passe dans un sol, chacun peut au moins mettre en œuvre ce qui favorise la santé de l’écosystème, sa résilience en cas de coups durs comme la grêle ou la sécheresse.
3. À quel moment l’agroécologie a-t-elle pris une place suffisamment importante dans votre vie pour devenir une véritable activité professionnelle ?
Je m'intéressais aux sujets d'agroécologie, de permaculture et d’agroforesterie depuis le début des années 2000, très frustrée à cette période de vivre en appartement. Alors, en 2006, lorsque je suis arrivée dans le Tarn, il était vital pour moi d'habiter une maison avec jardin. En 2020, une formation en agroécologie avec Terre et Humanisme est venue asseoir mes connaissances en la matière. Après le décès de mon mari, je me suis recentrée sur ce que je nommais “mon utilité au monde” : passer du soin de la peau au soin de la planète est apparu comme une évidence.
Aujourd’hui, je me suis spécialisée en tant que guide-composteur dans la valorisation des biodéchets, car l'une des actions permettant de prendre soin de la Terre et son sol nourricier et porteur est de conserver et remettre de la matière organique. C’est en ce sens que je suis engagée auprès du Réseau Compost Citoyen, en tant qu’ambassadrice pour le Tarn.
4. Vous avez réalisé plusieurs traversées de l’Atlantique à la voile. Qu’est-ce que la vie en mer vous a appris sur notre rapport aux ressources, à l’eau ou à l’alimentation ?
C’est justement l’objet d’un prochain livre, recueil de toutes ces expériences en mer ! La finitude des ressources sur un voilier au milieu de l’immensité de l’Atlantique est une contrainte qui guide, par la force des choses, vers la Sobriété… heureuse (j’aime citer Pierre Rabhi). Tout est optimisé. Chaque action coûte de l’énergie, à soi ou à l’équipement, alors il faut rationaliser. Je donnerai juste deux exemples ici : le premier, ce sont 21 jours sans réfrigérateur, il faut bien sélectionner les aliments qui tiendront pendant le voyage et en mer, le second c’est l’eau douce, 5 litres par jour et par personne pour tous nos besoins essentiels. Enfin, il faut, dans ma philosophie, laisser le moins de traces possible de notre passage, afin de ne pas perturber l’écosystème marin…
5. On entend souvent qu’il faut beaucoup intervenir pour avoir un “beau” jardin. Vous défendez plutôt l’idée de travailler avec le vivant. Quelle est l’erreur que nous faisons le plus souvent dans nos jardins ?
L'une des erreurs majeures est de tondre à ras et de couper tout ce qui dépasse… le pire étant d’aller porter ces trésors à la déchetterie !
Laisser davantage d'autonomie à l'écosystème, c’est rendre plus résilient cet “équilibre dynamique”, donc être moins dépendant des intrants et des exutoires externes au jardin. Une philosophie…
6. Dans les ateliers « Jardin au naturel » que vous animez à l’UPT, qu’aimeriez-vous que les participants regardent différemment dans leur propre jardin après les quatre séances ?
J’aimerais que les participants se regardent et se voient eux-mêmes comme intégrés dans leur jardin, non pas comme interventionnistes mais comme des organes au sein de l’écosystème, favorisant son fonctionnement le plus naturellement possible.
7. Parmi toutes vos expériences — laboratoire, jardin, mer, voyages, engagement associatif — laquelle a le plus profondément changé votre manière de voir le monde ?
Un mois en Guyane à l’âge de 18 ans, m’a véritablement orientée vers l’envie, non, le besoin de préserver la Terre. Pour l’anecdote, une mamie antillaise m’avait pris les mains, et, les yeux dans les yeux, m’avait annoncé, entre vision et ensorcellement, « Toi, tu soigneras », un frisson avait parcouru tout mon être...
8. Enfin, si vous pouviez transmettre un seul réflexe à quelqu’un qui souhaite rendre son jardin plus vivant et plus résilient, lequel serait-ce ?
Je lui conseillerais de laisser au moins une aire de son jardin en libre évolution, de s'asseoir devant cet écran végétal le plus souvent possible, de ressentir (je reviens toujours à l’analyse sensorielle !), de s’émerveiller, enfin d'avoir confiance en la capacité de chacun à mettre à profit cette expérience, autant pour soi que pour le jardin lui-même. Il faut un peu de temps, je vous l’accorde, du lâcher-prise, et enfin beaucoup d’émotion.